Histoire du pont de Mostar

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Histoire du pont de Mostar


Le "Stari Most" comme il est appelé localement est une construction datant de 1566. Il est l'œuvre de Mimar Hajrudin, un élève du fameux architecte Sinan, père de l'architecture ottomane classique à qui l'on doit une grande partie des mosquées d'Istanbul.


Stari Most

Stari Most


Le pont durant les temps anciens

Mimar Hajrudin est connu uniquement pour la construction de ce pont, l'histoire ne nous a pas laissé d'autres bâtiments qu'il aurait pu construire. La légende raconte qu'une fois terminée il s'enfuit de la ville juste avant que les ouvriers ne retirent les échafaudages : En effet, on raconte qu'il aurait été mis à mort si jamais le pont s'était écroulé durant cette phase sensible ! Quoi qu'il en soit la durée de construction du pont fut de 9 années, de 1557 à 1566. D'autres sources nous apprennent qu'elle n'aurait duré qu'un an, mais dans les conditions de travail qui étaient celles des ouvriers de la région au XVIe siècle, c'est difficile à croire. Surtout qu'à l'époque, le froid était plus intense que de nos jours. Pour resituer le contexte des archives indiquent que ce lieu était un site habité dès l'antiquité, sans discontinuer. Au début du XVe siècle il abritait une fortification qui servait de protection à la population. Entre 1450 et 1475 la ville fut prise par les Ottomans qui construisirent un quartier musulman au Nord de l'actuel pont, près de la rivière. Pour passer d'une rive à l'autre on utilisait alors un pont suspendu qui probablement devait être renouvelé régulièrement. Toujours est-il qu'en 1566 le pont définitif sera construit, rapprochant les deux rives de façon plus efficace.


Stari Most en 1896

Stari Most en 1896

L'un des rares évènements à signaler au sujet de son histoire est l'adjonction, durant le XVIIe siècle, des deux portes Est ou Ouest. Il s'agit des tours fortifiées Hélébija (sur la rive droite) et Tara (sur la rive gauche) que l'on peut voir encore de nos jours, bien qu'elles aient été partiellement reconstruites depuis.

L'histoire du pont n'est pas particulièrement intéressante jusqu'en 1993 puisqu'il a toujours été en état, n'étant jamais endommagé, détruit, ni reconstruit jusqu'à l'époque moderne. Toujours peut-on signaler que la ville connut un afflux commercial et démographique au moment où la Bosnie-Herzégovine passa sous administration austro-hongroise, et qu'il vit passer les chars nazis durant la seconde guerre mondiale. D’ailleurs, il faut noter que le pont ne broncha pas lorsque les lourds chars de la seconde guerre mondiale le traversèrent, preuve de sa solidité.


Contexte : la guerre des Balkans

Le pont de Mostar a été détruit pendant la guerre de l'ex-Yougoslavie, entre 1991 (Début des conflits armés) et 1995 (Signature des accords de Dayton). Les conflits se poursuivirent encore quelques années, mais dans des régions périphériques et dans des degrés moindres, c'est la raison pour laquelle on fixe généralement la fin de la guerre en 1995.

La raison du conflit est née de la situation géopolitique laissée par Tito, l'ex-dictateur yougoslave qui tenait, dans un seul pays, de nombreuses ethnies différentes : Serbes, Croates, Bosniaques, Kosovar, Macédoniens, etc. Lorsque le bloc soviétique a chuté en 1991, les républiques qui lui étaient affiliées ont chuté avec. Or dans le cas de la Yougoslavie, le problème était le profond enchevêtrement des différentes populations. Les populations des Balkans étant fortement imbriquées territorialement, la formation de nouvelles nations étaient inévitable, mais les frontières de chacun d'entre eux devaient forcément empiéter sur son voisin, chaque nation ayant des raisons à la récupération d'un territoire. Ce sont les Serbes qui, les premiers, déclenchèrent les hostilités en revendiquant leurs droits sur des territoires bosniaques. Il faut dire que si la Croatie et la Serbie étaient fortement peuplées de populations issues de leurs communautés, c'était moins le cas en Bosnie où vivait une forte communauté serbe. L'objectif des Serbes étaient de créer une République serbe indépendante au sein de la Bosnie, ce qui fut temporairement accepté pour tenter d'arrêter les conflits armés sur place. Les Croates, revendiquant eux aussi leur indépendance, entrèrent également en conflit armée avec les Bosniaques. Sur leur ligne de front, au Sud de la Bosnie ... la ville de Mostar était un objectif important.

En effet, dans cette ville cosmopolite composée de différents quartiers aux ethnies bien définies, la population vivait dans une forte mixité. Les voies de communication facilitaient les échanges, et la ville vivait paisiblement. Arrivées sur place les forces Croates assiégèrent la vieille ville, à l'Est de la rivière locale, la Neretva, un quartier habité par les Bosniaques. Mais ceux-ci étaient alimentés en vivres et armes par le vieux pont de la ville, le pont historique. Pour éviter cet approvisionnement les Croates n'hésitèrent pas : Ils prirent la décision de le détruire.

En savoir plus sur les raisons de la destruction du pont.


9 novembre 1993 : Sa destruction

Nous sommes donc le 9 novembre 1993. La ville de Mostar est la cible des forces croates qui veulent prendre le quartier du centre-ville, le quartier historique bosniaque. Si il tombe, les Bosniaques seront obligés de fuir, laissant non seulement la ville aux seuls habitants croates, mais faisant tomber toute la région, qui passerait alors aux mains des Croates. Les frontières de la Croatie auraient donc pu aller bien plus loin que ce qu'elles sont actuellement.


Pont détruit

Pont détruit

L'artillerie croate pilonne le pont dès la veille au soir : C'est un déluge d'obus qui s'y abat. L'ordre est donné par le général croate Slobodan Praljak. Certains n'atteignent pas leur cible, mais la plupart font mouche. Peu à peu les pierres s'effondrent, puis l'arc tombe dans la Neretva, le 9 au matin. Les tours défensives sont fortement touchées également, c'est tout le quartier qui sombre dans le chaos, pendant quelques heures. Quand le calme revient la population ne peut que constater : Leur pont est détruit.


La reconstruction

Le premier appel pour la reconstruction du pont de Mostar a été lancé le 10 mars 1994, soit 4 mois seulement après sa destruction, et alors que le conflit n'était pas terminé. En juin 1994 une délégation arrive sur place pour évaluer les mesures d'urgence à prendre. Heureusement les accords de Dayton, signés en décembre 1995, mettent fin à la guerre. Il y est stipulé que les monuments nationaux seront mis sous tutelle d'une commission diligentée par l'UNESCO. C'est dans ce cadre-là qu'en juillet 1998 l'UNESCO lança un appel officiel à abonder un fond pour la reconstruction du pont, estimé à plus de 12,5 millions d'euros. Les 5 pays suivants y répondirent :

  • La banque mondiale : 4 millions,
  • Les autorités locales : 2 millions
  • L'Italie : 3 millions
  • Les Pays-Bas : 2 millions
  • La Croatie : 0,5 million
  • La Banque de développement du Conseil de l'Europe : 1 million

Ce sont les autorités locales qui organisèrent le chantier, gérèrent les fonds et mirent en place les mesures pratiques. La Banque mondiale assurait la centralisation des fonds et l'UNESCO avait pour charge la coordination scientifique et technique. Un Comité international d’experts fut nommé en octobre 1998, le projet se mettait en place.

Les travaux commencèrent réellement le 7 juin 2001, après que le comité scientifique ait fini son travail et donné ses prérogatives pour la reconstruction. Jusqu'en juin 2002 les travaux consistèrent à retirer les pierres du lit de la Neretva, car non seulement ils risquaient d'encombrer la rivière, en particulier en cas de forte crue, mais ces pierres allaient pouvoir être réutilisées dans le cadre de la reconstruction, au moins partiellement. A partir de juin 2002 les travaux de construction commencèrent. Le 14 avril 2003 les premières pierres de l'arche furent posées. Les travaux se poursuivirent jusqu'au 23 juillet 2004, jour de son inauguration.

Les techniques de construction furent très spécifiques. L'idée était de reconstruire le pont à l'identique, il fallait donc utiliser, autant que possible, des techniques de construction proches de celles qui avaient été utilisées en 1566. Pour ça on commença par choisir des pierres identiques, du type "ténélija" et "bretcha". On les a extraites des carrières locales, sur le territoire de Mostar. Ensuite elles furent taillées avec des voussoirs, des crampons et des tenons, des anciens outils de l'époque. D'ailleurs au sujet de la taille de pierre, il faut savoir que les autorités ouvrirent pour l'occasion des écoles de taillage de pierre spécifiquement pour former des habitants de la région à ces techniques plus ou moins oubliées, et ça en vue de ne pas avoir à faire venir des ouvriers des pays comme l'Italie ou la France, des pays qui font référence en la matière.

Par ailleurs l'ingénieur en charge de la définition, de la coordination, et de la supervision des études pour la reconstruction du Pont de Mostar, Mr Gilles Pequeux, insistait sur le fait que les ouvriers devaient venir non seulement de la ville de Mostar, mais des deux côtés du pont, pour assurer la mixité de la population. Il précisait assez justement que ce pont était tellement important pour les habitants que sa destruction a été vue comme la perte d'un être cher, nécessitant un travail de deuil. Ce mot ne lui semblait pas surestimé à l'époque puisque certains habitants n'ont même pas voulu voir les dégâts, estimant que le choc serait trop important. Du coup le reconstruire rapidement a aussi provoqué des incompréhensions chez certains habitants, qui se posaient la question de l'intérêt de sa reconstruction, pourtant évidente. D'ailleurs le choix qui a été fait de le reconstruire à l'identique est significatif du fait que les habitants désiraient oublier au plus vite l'épisode de sa destruction, préférant revoir leur pont intact plutôt qu'imaginant un autre pont, plus moderne.

Ainsi donc le pont de Mostar fut reconstruit à l'identique.


L'inauguration (23 juillet 2004)


Stari Most

Stari Most

L'inauguration du pont de Mostar eut lieu le 23 juillet 2004 en présence de nombreux dirigeants de puissances étrangères. Il y avait les présidents d'Albanie, de Bulgarie, de Croatie et de Serbie-Monténégro ainsi que les ministres des Affaires étrangères français, italien et néerlandais, dont les pays avaient respectivement participé à sa reconstruction. Il y avait aussi Jacques Paul Klein, le représentant spécial du secrétaire général de l'ONU Kofi Annan.

La cérémonie commença avec l'hymne national bosniaque, suivi de quelques discours. Puis, symboliquement, les dirigeants traversèrent le pont. La soirée se termina par un feu d'artifice. Le message principal qui y fut asséné fut celui de la réconciliation, car même si la guerre était bel et bien finie, même si les plaies étaient pansées, il existait encore à cette époque beaucoup de ressentiments entre les différentes communautés qui vivaient en Bosnie. D'ailleurs le président bosniaque de l'époque, Sulejman Tihic, n'a pas hésité à dire que ce pont doit servir à "renforcer les bases d'une Bosnie multiethnique, multiconfessionnelle et multiculturelle, où se rencontrent les civilisations de l'Est et de l'Ouest".


Le pont de nos jours : Rôle et situation

Haut lieu du tourisme

La ville de Mostar n'étant pas spécialement connue et la Bosnie n'étant pas, non plus, particulièrement touristique le fait que le vieux pont ait servi de symbole a été une occasion de développer le tourisme.

De nos jours le pont de Mostar est donc devenu un haut-lieu touristique où se pressent de nombreux étrangers avides de profiter du calme de la vieille ville, dans une architecture apaisante. Mais le tourisme de masse est peu compatible avec la sérénité, et il faut bien avouer que durant certaines périodes de l'année, le centre de Mostar est une vrai ruche bruyante, voire étouffante.


Des communautés toujours séparées

Ce pont est aussi devenu, grâce à sa destruction puis sa reconstruction, un lieu symbolique. Ayant permis de relier les différentes communautés Croates, Serbes et Bosniaques au sein d'une même ville en faisant en sorte que tous communiquent, sa destruction avait pour but de séparer ces communautés pour accroitre l'indépendance de tous (et plus particulièrement des Croates, à l'origine de sa destruction). Par sa reconstruction la communauté internationale espérait rendre à la ville son caractère cosmopolite. Hélas, entre temps les habitants de Mostar ont en grande partie changé : Serbes et Croates sont parties, pour la plupart, et le vieux quartier est de moins en moins une communauté Bosniaque à l'identité forte. Le besoin de communication entre les communautés ne va plus de soi pour la génération qui a vécu la guerre, et en ça, les Croates à l'origine de l'attaque ont réussi leurs coups. La mixité est désormais fortement limitée à Mostar, et ça malgré le rétablissement de cette voie de communication importante entre les quartiers.


Stèle commémorative

Stèle commémorative

Et ce sentiment de perte de repère est plus fort du côté bosniaque que serbo-croate. En effet, comme historiquement Mostar est une ville de Bosnie, les Bosniaques sont au centre-ville et ce sont eux qui déplorent le plus la perte du pont, car ce sont eux qui ont le plus besoin de reconstituer la mixité sociale de la ville. De plus le pont est d'origine ottomane, donc musulmane, et les Bosniaques sont majoritairement musulmans, il y a donc une cohérence culturelle entre leur communauté et son pont qui leur correspond, historiquement et culturellement. Au contraire les Croates, essentiellement chrétiens, le rejette et n'y voient qu'un symbole musulman qu'ils préfèrent ne pas voir. Sa reconstruction à l'identique n'a pas soulevé des masses d'approbation, à l'époque.

D'ailleurs la séparation des Croates et des Bosniaques, à Mostar, est visible physiquement. Du côté bosniaque les élus font réparer les nombreux minarets, fins et hauts, du quartier Est. En face, les Croates firent construire un immense clocher, particulièrement haut, attenant à l'église Pierre-et-Paul, une église franciscaines. C'est un peu comme si il fallait livrer une bataille, non militaire cette fois-ci, à travers l'architecture de la ville pour assoir sa domination. Domination qui tente d'être éliminée par les élus (le maire est bosniaque et son adjoint croate), qui prirent différentes résolutions pour refaire parler les communautés entre elles. Parmi elle, la police, unique pour toute la ville, est un bon exemple. Mais face à ces tentatives de mélange des communautés il faut bien constater qu'il y a énormément de points pour lesquels les divergences sont fortes. Tellement que des services distincts se mettent en place : La poste de chaque communauté émet des timbres qui ne sont pas reconnus par l'autre communauté. La ville possède deux équipes de football. Deux hôpitaux. Comme si il y avait deux villes distinctes, physiquement séparées, et dont les élus ne parviendraient pas à s'entendre sur les services publics. Cette situation ubuesque est une vrai plaie qui ne parviendra à se refermer qu'avec le temps, à priori.


Un symbole international

La conséquence la plus visible de la destruction du pont de Mostar est son passage au statut de symbole. En étant ainsi mis en avant, il est devenu le symbole de la réconciliation entre les peuples. Toutefois et on l'a vu précédemment, cette réconciliation n'est, sur place, que de façade. Mais dans l'imaginaire collectif, le Stari Most, comme on l'appelle ici, est un symbole de réussite. Il est essentiellement utilisé pour mettre en avant un exemple de réussite dans le rapprochement de deux peuples opposés. Certains dirigeants s'en servent pour tenter de mettre d'accord deux belligérants sur un théâtre d'affrontement, pour montrer que la réconciliation est possible. Un vrai rôle de symbole, donc.

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