L'Egypte moderne

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L'Egypte moderne


Les bouleversements que l'Egypte va connaître tout au long du XIXe siècle ouvriront sur l'Europe de la révolution industrielle ce pays aux structures économiques et sociales encore médiévales, et amorceront la longue marche vers la souveraineté nationale d'un peuple colonisé depuis près de 2 000 ans. Paradoxe de l'Histoire, l'Egypte moderne naît au moment même où le Français Jean-François Champollion, en déchiffrant les hiéroglyphes, redonne la parole aux témoins de sa gloire antique.


Règne de Méhémet-Ali

Après le retrait de l'armée française en 1801, Méhémet-Ali (Muhammad 'Ali), capitaine albanais engagé aux côtés des Turcs dans leur lutte contre Bonaparte, fait avaliser par la Sublime Porte sa nomination comme pacha d'Egypte (1804) en exploitant la rivalité entre les Turcs et les Mamelouks, donc il ne parviendra qu'en 1811 à anéantir définitivement la vieille féodalité. S'il considère l'Egypte comme son fief personnel (il s'attribue notamment un domaine de 400 000 hectares et le monopole de l'exportation du coton et de la canne à sucre), Méhémet-Ali, s'appuyant sur une administration entièrement refondue qu'il contrôle étroitement, entreprend surtout de moderniser le pays : il fonde des écoles, un service de santé, développe l'infrastructure (un nouveau canal relie Alexandrie au Caire). Il introduit de nouvelles cultures orientées vers les besoins du marché extérieur (coton) et crée des manufactures soumises au monopole d'État. Dans toutes ces entreprises, il est, au départ, soutenu par la France, qui lui fournit l'assistance technique. Mais l'hostilité des puissances européennes, et notamment de l'Angleterre, à l'encontre de son dirigisme économique le contraint bientôt à lever les protections douanières qui avaient été si profitables au commerce intérieur, et à supprimer les monopoles (Convention de Londres en 1841).

Sa politique extérieure est ambitieuse. Méhémet-Ali rêve de reconstituer à partir de l'Egypte un grand empire islamique. Son règne est émaillé de guerres, auxquelles son fils et dauphin, Ibrahim Pacha, prend une grande part, et qui étendront l'Empire égyptien du sud du Soudan jusqu'aux frontières de l'Anatolie. Après avoir soutenu le Sultan lors de la campagne de Grèce (1823 à 1827), il menace Constantinople et tout l'Empire ottoman en occupant la Syrie en 1831. La pression des puissances européennes l'obligera à abandonner peu à peu ses conquêtes et à se replier sur l'Egypte et le Soudan. En échange, il obtiendra le pouvoir héréditaire sur l'Egypte. Il meurt en 1849.


Abbàs Ier et l'entre-deux-guerres

Abbàs Ier qui lui succède détruit ce qui restait des réformes de son grand-père (il renvoie notamment les techniciens européens et ferme les écoles) et ramène le pays dans la voie de la tradition islamique. Il meurt assassiné en 1854. Sa'ïd (quatrième fils de Méhémet-Ali) accède alors au pouvoir. Il favorise la naissance d'une nouvelle classe de gros propriétaires en libérant les terres et entreprend un vaste programme de travaux publics, au premier rang desquels figure le percement du canal de Suez. Les travaux sont confiés à une Compagnie universelle présidée par le Français Ferdinand de Lesseps, à qui l'Egypte fournira au début une main-d’œuvre abondante composée de paysans corvéables. Mais l'ampleur des travaux met l'Egypte à la merci de ses créanciers. En 1874, sous le règne d'ismà'ïl, elle est contrainte de vendre à l'Angleterre les parts qu'elle avait souscrites dans la Compagnie, et la gestion de ses finances sera désormais surveillée par un organisme contrôlé par les puissances européennes. Cette mise en tutelle contribue au réveil du nationalisme (notamment parmi les intellectuels et l'armée), marqué en 1878 par un soulèvement des militaires menés par le colonel 'Uribï. En revanche, l'Egypte arrache à son suzerain turc, pendant cette période, une plus grande autonomie: Ismà'ïl reçoit du Sultan en 1867 le titre de « khédive » (seigneur), qui équivaut à «souverain», et se voit remettre en 1873 l'entière administration de l'Egypte, ce qui lui permet d'instaurer un régime parlementaire. Mais il doit abdiquer en 1879. Les élections organisées en 1881 donneront la victoire au parti nationaliste et 'Urâbï deviendra ministre de la Guerre.

Une révolte armée contre l'ingérence étrangère donne à la Grande-Bretagne en 1882 l'occasion d'occuper militairement le pays. Désormais l'Egypte, qui fait toujours partie de l'Empire ottoman, devient un protectorat de fait de l'Empire britannique, situation qui ne sera officialisée qu'en 1914. Des «conseillers» anglais contrôlent étroitement les affaires du pays sous le règne du khédive Tawfiq. 'Abbàs II, qui lui succède en 1892, sera déposé en 1914 pour avoir manifesté des velléités d'indépendance, et remplacé par Hu-sayn Kamil. La construction des barrages d'Assiout et d'Assouan augmente de moitié la surface cultivable, et les Anglais développent la culture du coton pour les besoins de leur industrie textile. En 1884 éclate au Soudan la révolte du Mahdi qui ne sera réduite qu'en 1898 par lord Kitchener. Celui-ci, après un affrontement avec la France à Fachoda, instaure sur ce pays un condominium anglo-égyptien.

L'occupation anglaise cristallise en Egypte le mouvement national, animé par Mustafà Kàmil Pacha, fondateur du Parti national égyptien. A l'issue de la Première Guerre mondiale, qui a vu les Turcs s'allier avec les Allemands, les Égyptiens forment une délégation (Wafd en arabe), dirigée par Sa'd Zarhlûl chargée de négocier l'indépendance avec le haut-commissaire britannique. Mais il faudra attendre 1922 pour que l'Angleterre renonce au protectorat et reconnaisse comme État souverain une Egypte définitivement dégagée de la tutelle ottomane. Fouad (Fu'âd Ier), qui a succédé à Husayn en 1917, se déclare alors «roi d'Egypte» et promulgue une Constitution accordant le pouvoir législatif au Parlement Les Anglais maintiennent cependant leur occupation militaire sous le prétexte de protéger leurs ressortissants et d'assurer la défense de l'Egypte contre les agressions étrangères.

L'entre-deux-guerres va favoriser l'émergence d'une bourgeoisie constituée de commerçants, de propriétaires terriens et de représentants de professions libérales, dont une grande partie soutient le grand parti nationaliste qui a pris le nom de wafd et détient la majorité à la Chambre. Le Wafd lutte à la fois pour l'indépendance totale du pays et contre le roi qui cherche à gouverner seul et, pour ce taire, dissout la Chambre à plusieurs reprises et suspend la Constitution de 1930 à 1935. Par le traité du 26 août 1936, l'Angleterre accorde à l'Egypte l'indépendance totale. Le roi Farouk succède à son père. Aux termes des accords de Montreux, qui abolissent le système préférentiel des Capitulations dont jouissaient les étrangers, 'l’Egypte recouvre son indépendance financière. Elle adhère à la Société des Nations. Mais la guerre de 1939-1945 permet aux Anglais de renforcer leur présence en Egypte, jusque-là limitée à la zone du canal de Suez. L'Egypte sera le centre d'un célèbre épisode du conflit, la bataille d'EI-Alamein, qui aboutit en 1942 à la déroute de l'armée allemande de Rommel.

Dès 1936, le mécontentement populaire provoqué par le marasme économique a favorisé la radicalisation des courants nationaux. L'Egypte est à l'origine de la création, le 22 mars 1945, de la Ligue des États arabes, dont le mot d'ordre est l'unité arabe pour une meilleure lutte contre l'ingérence étrangère et qui siège au Caire. En 1946, l'Egypte obtient l'évacuation des troupes britanniques de sa capitale. Mais une guerre éclate dès le mois de mai 1948 entre l'Egypte et le jeune État d'Israël. Le conflit s'achève par la défaite des armées arabes. La situation intérieure accumule alors désordres et manifestations, qui culminent le 26 janvier 1952 avec l'incendie du Caire. Suspecté de pactiser avec la Grande-Bretagne, le roi Farouk, dernier représentant de la dynastie de Méhémet-Ali, est destitué le 23 juillet 1952 par le général Néguib et le colonel Gamal Abdel Nasser à la tête des «officiers libres». La république est proclamée le 18 juin 1953.


Nasser

Après une tentative manquée quelques mois auparavant, Nasser, vice-président du Conseil, destitue Néguib de tous ses pouvoirs le 14 novembre 1954. Une nouvelle Constitution est promulguée en janvier 1956. En juin, Nasser devient président de la République. L'affirmation de l'Egypte passe par la reconquête définitive de la zone du canal de Suez. Après l'évacuation de leur base militaire par les Britanniques à partir d'août 1955, Nasser prend prétexte du refus américain de financer la construction du haut barrage d'Assouan pour nationaliser le canal le 26 juillet 1956. C'est le début de la crise de Suez. Après l'avancée des troupes israéliennes dans le Sinaï, la France et la Grande-Bretagne réoccupent Port-Saïd et Is-maïlia malgré le désaveu de l’ONU. Il dut attendre le 22 décembre pour que les deux puissances européennes cèdent devant la pression de l’ONU, qui installe ses forces sur une ligne qui va de la Méditerranée à la mer Rouge. La répercussion de la crise est fatale pour la France et la Grande-Bretagne dont tous les biens dans la vallée du Nil sont confisqués. Le canal est rendu inutilisable pour plusieurs mois. Des négociations sont ouvertes afin d'indemniser la Compagnie de Suez.

La politique extérieure de Nasser s'oriente vers une position neutraliste. Maniant un savant jeu d'équilibre entre les grandes puissances, il cherche à augmenter son influence au sein des pays du tiers monde. Il participe en avril 1955 à la conférence afro-asiatique de Bandung. Le Caire se tourne vers Moscou pour la construction du barrage d'Assouan, qui sera inauguré en mai 1964 en présence de Khroutchev.

L'Egypte passe en quelques années du libéralisme au dirigisme étatique. Outre la récupération des biens des étrangers et des capitalistes égyptiens, le nouveau régime, organisé autour d'un parti unique (l'Union socialiste arabe) va conduire une politique de réforme agraire, de scolarisation, d'industrialisation et de nationalisation qui favorise l'ascension d'une classe de fonctionnaires et de militaires.

En prélude aux multiples projets d'union bilatérale entre pays arabes, la Syrie et l'Egypte créent, le 1er février 1958, la République arabe unie, présidée par Nasser. Bien que fragile, le nouvel État inspire d'autres fédérations entre l'Iran et la Jordanie (13 février 1958), tandis que le Yémen forme avec la R.A.U. les États arabes unis. Les grandes réformes économiques et les nationalisations voulues par Nasser doivent contribuer à renforcer la cohésion politique du nouvel État. La R.A.U. connaîtra rapidement des dissensions et des difficultés économiques. Le pouvoir est très centralisé au profit de l'Egypte, et la Syrie est réduite à l'état de province. La R.A.U. s'effondre finalement à la suite de la sécession syrienne, le 28 septembre 1961. Face au problème palestinien, les États arabes ont besoin de s'unir, sans toutefois jamais y parvenir tout à fait. Le 16 avril 1963 est signé un projet de fédération égypto-syro-irakienne qui restera lettre morte. Nasser provoque également la création de l'Organisation de libération de la Palestine au cours du sommet d'Alexandrie (5-11 septembre 1964). La politique d'unité arabe est cependant fragilisée par l'affrontement entre pays progressistes et pays conservateurs.

Ces tâtonnements extérieurs ne font que renforcer la détermination de Nasser au plan national. Alliant planification et étatisme, Nasser poursuit son projet de «socialisme scientifique», tout en intégrant la spécificité de la religion islamique. Sa «démocratie sociale» profite aussi bien aux ouvriers des villes qu'aux paysans, mais le système bureaucratique génère de graves handicaps : pénurie, inflation, déficit. Un nouveau coup dur touche le pays en juin 1967 avec la «guerre des six jours». L'Egypte accuse de lourdes pertes en hommes et en matériel et doit abandonner le Sinaï à Israël. Le canal de Suez, ligne de choc entre les deux États, est à nouveau fermé à la circulation. L'Egypte accepte pourtant, par le biais diplomatique, la résolution 242 des Nations unies prévoyant la paix pour Israël contre la restitution aux Arabes des territoires occupés depuis 1967.

Humilié par la défaite de 1967, le régime égyptien doit faire face à de violentes manifestations d'ouvriers et d'étudiants. Il souffre également de l'inertie d'une bureaucratie pléthorique. La marge de libéralisation politique reste étroite. Nasser, très soucieux d'assurer l’indépendance de son pays, accepte finalement le plan Rogers de juin 1970, sans que celui-ci parvienne à rétablir la paix. En mourant le 28 septembre 1970 à l'âge de 52 ans d'une crise cardiaque, Nasser laisse un pays endetté et fatigué par vingt années de guerre.


Anouar el-Sadate

C'est le vice-président Anouar el-Sadate qui succède au raïs défunt. Il est élu le 15 octobre 1970 avec 90% des suffrages. Vieux compagnon d'armes de Nasser, Sadate apparaît d'abord comme l'homme de la transition et de l'ouverture. Le pays connaît toujours de graves problèmes : spéculation, bureaucratisation rampante, inégalités, inflation, marché noir, endettement. Rompant avec la politique de Nasser, Sadate va orienter sa politique économique vers plus de libéralisme et de décentralisation. Toujours sous la dépendance de l'URSS., il se rapproche pourtant des États-Unis et des pays arabes conservateurs. En 1972, il expulse les conseillers soviétiques. Au plan national, il amorce une démocratisation de la vie politique en autorisant, sous certaines conditions, la création de partis politiques à côté de l'Union socialiste arabe, jusque-là parti unique.

Il redonne à son peuple confiance et orgueil : le 6 octobre 1973, les soldats égyptiens franchissent le canal de Suez et occupent le Sinaï. C'est la «guerre d'octobre». L'utilisation de l'embargo parles pays arabes oblige les pays industrialisés à prendre conscience de l'ampleur du conflit israélo-arabe. Les États-Unis offrent leurs bons offices aux deux États. Après d'incessantes navettes, les négociations permettent d'aboutir, le 5 juin 1975, à la réouverture du canal, qui inaugure une longue marche vers la paix. Les États-Unis, Israël et l'Egypte signent les accords de Camp David en septembre 1978, et, le 26 mars 1979, les deux belligérants concluent un traité de paix. Ces accords provoquent une violente opposition des autres pays arabes. L'Union des républiques arabes, constituée le 17 avril 1971 avec la Syrie et la Libye, expulse l'Egypte. En 1979, le siège de la Ligue des États arabes est transféré à Tunis.

Le régime se durcit alors peu à peu et réprime, indépendamment des personnalités politiques nassériennes et progressistes, les dirigeants coptes aussi bien que les fondamentalistes musulmans. Sadate est assassiné le 6 octobre 1981, au cours d'un défilé militaire, par un commando d'intégristes du Djihad. Il ne verra pas l'évacuation totale du Sinaï par Israël (avril 1982). Les accords de Camp David ont marqué un tournant décisif dans l'histoire du Proche-Orient. L'importance des réserves en hydrocarbures et le problème palestinien ont fait de la zone arabe un pôle majeur de déstabilisation à partir des années 70.


Hosni Moubarak

Le 13 octobre 1981, le vice-président Hosni Moubarak est porté à la présidence par référendum. Issu de la petite bourgeoisie, il a fait une carrière militaire. Moubarak assume l'héritage de son prédécesseur (continuité dans la lutte contre la crise économique et la corruption) tout en assouplissant et en libéralisant le régime. L'Egypte connaît de graves problèmes d'infrastructure et de dépendance alimentaire (en partie causée par l'ouverture économique imposée par les États-Unis à l'Egypte au moment de Camp David), une croissance démographique galopante (un million d'habitants en plus tous les ans). Sur le plan diplomatique, le régime de Moubarak tente de sortir de son isolement en se rapprochant des autres États arabes, tout en poursuivant parallèlement la politique définie à Camp David et en normalisant ses relations avec l'Union soviétique. L'Egypte compte ainsi retrouver dans la zone une place de tout premier plan.

À l'intérieur, Moubarak libère de nombreux prisonniers progressistes et militants islamiques, réintègre des journalistes et des universitaires. Le 12 février 1983, le tribunal de l'Éthique, créé en 1980 par Sadate lui-même, condamne pour corruption le propre frère de ce dernier et trois de ses fils dont les biens sont confisqués. Comme beaucoup d'autres pays arabes, l'Egypte souffre des conséquences de la personnalisation du pouvoir. Malgré les purges, les sadatistes dominent encore le parti du gouvernement (Parti national démocratique). Réélu le 1er juin 1985 président de la République pour six ans, Moubarak doit faire des concessions face à la montée de l'islamisme, provoquant l'inquiétude de la communauté copte. La charfa (loi islamique) devient la source principale du droit.

L'Egypte, qui se voulait "le ferment de la nation arabe", aujourd'hui en pleine recherche d'identité, est peut-être en train de vivre un nouveau tournant de son histoire tourmentée.





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